15.12.2008
Dialogue avec Ahon
J’avais l’impression qu’en ce moment, mes réflexions ne me menaient nulle part. En cherchant à construire un monde pour Ahon, le héros du roman que je souhaitais écrire, je me heurtais à quantités de problèmes insolubles, du fait de mon manque de connaissances sur une série de sujets d’ordre technique ou scientifique. Je partais cependant du présupposé que 9 milliards d’êtres humains (ce que nous devrions être en 2050 selon certaines projections), ne pourraient cohabiter sur terre dans les conditions crées par la frénésie d’un progrès aujourd’hui plus que centenaire. Je situais Ahon entre 2100 et 2200. Il y n’avait plus que 500 millions d’êtres humains sur terre. De l’énergie nucléaire, donc, des trains. Mais plus de pétrole, donc plus de voitures. Les chevaux avaient repris du service. On pouvait faire Paris-Pékin dans la nuit, mais arrivé en gare, c’était vélo, calèche ou métro. C’est alors que je cherchais à m’assurer de la vraisemblance de chaque chose. Et là, c’était la noyade. Je pataugeais dans une marre de questions inquiétantes car elles concernaient, en réalité, l’avenir de l’humanité. Alors, je m’inquiétais. Je me rendais compte que j’avais du mal à croire que le modèle de société qu’on nous proposait soit viable, même à 30 ou 50 ans. Ou était-ce un prétexte pour refuser de me projeter dans l’avenir ? Ahon se rappelait à moi. Il souhaitait évoluer. Mais il avait besoin de moi pour cela.
- Ahon, croit moi, ce n’est pas parce que je ne te souhaite pas un destin heureux que je tarde à te peindre.
- Qu’attends-tu ?
- Il est difficile de décrire un monde qui n’existe pas, de lui donner vie, de le ressentir… l’atmosphère particulière de l’appartement d’Isabelle, ma tante, où j’ai passé un très agréable moment en fin d’après-midi, aurait pu m’inspirer une description... des portraits je crois. Mais je ressentais les choses ; elles étaient là.
- Donne les moi !
- Quoi ?
- Ces portraits !
- Mais ils ne vivent pas à ton époque, Ahon.
- Et alors ? Est-ce que tu vis à mon époque, toi ? Non, et pourtant, tu me donnes vie. Tu fais de moi ce que tu veux ! Tu peux me laisser moisir des semaines sans même me faire faire… quoi que ce soit. Paresseux ! Faible d’esprit !
- Tais-toi ou je vais me coucher.
- Oh non, encore 3 jours au cachot après ça. J’ai l’habitude. Ca va, je me tais.
Ahon avait donc son petit caractère. Important, ça, aussi, le personnage. Le monde ne suffisait pas, il fallait un regard. Mais le regard était un prisme. Il déformait la vérité essentielle, celle qui s’affranchit de l’intelligence humaine pour exister, celle qu’on ne peut décrire, ni nommer. Le monde ? La vie ? Dieu ? Chacun fait son choix. Cette vérité sera toujours là dans 100 ans. Mais sera-t-on encore là pour la voir ? Pour la vivre ?
- Tu m’oublies encore, médiocre ouvrier de la plume.
- Je t’avais dit de ne plus me déranger.
- Ah non ! Là, ça ne va pas être possible. Que tu ailles te coucher, à la rigueur. Je peux comprendre, je sais que tu travailles demain. Mais rester là à te demander à quoi ressemblera la « vérité » dans 100 ans, ah là, je dis non, non, et encore non. Je ne demande pas grand-chose. Que la soirée dans laquelle tu m’as balancé sans me demander mon avis (entre nous, ces tabourets en ébène, je trouve ça hyper kitch) se poursuive. Que je rencontre une fille sympa, mignonne, intelligente et pas casse bonbon. Avoir un métier. Une famille (si possible). Des amis (ce serait chouette)… un âge aussi, peut-être… une allure (élégante, de préférence)… des loisirs, enfin, je veux dire, des distractions physiques et intellectuelles. Du pur bonheur quoi ! Ouais, je veux être heureux ! Va pas t’amuser à me faire dépressif ou je ne sais quel truc pas buena onda…. je…
- Oh ! Ca va là ! Tu ne veux pas écrire le bouquin à ma place tant qu’on y est ? Franchement, on se demande par qui tu as été éduqué parfois… hum… Oh ! Je garde autorité. Tu n’es rien Ahon. Si tu m’agaces trop, je pourrais bien t’abandonner là, sur le bord du petit chemin que tu croyais devenir ta vie, et te laisser mourir, tout doucement. Je penserais bien à toi encore de temps en temps, et puis, tu disparaitras, complètement…
- Tu fatigues mon vieux. Va dormir, va. Je vais me siffler quelques whiskys en attendant. Ca, je sais comment faire. Pas besoin de me le montrer deux fois.
- Bonne nuit Ahon.
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